
Le bijou fantaisie n’est à l’origine qu’ un bijou d’imitation, à peine plus que de la verroterie pour les sauvages : parent pauvre, on ne lui demande que d’être fidèle au modèle, de se substituer du mieux possible à un bijou inaccessible, de faire de l’effet. La bijouterie fantaisie, c’est clairement pour les pauvres : Monsieur Dior le tolère dans ses défilés s’il est la réplique des bijoux de joaillerie que portent ses clientes !
Il est aujourd’hui revendiqué, signé des plus grands noms, omniprésent, excentrique, au point d’être parfois plus important que les tenues qu’il est censé parer. Que de chemin parcouru depuis ces époques pas si lointaines !
Comment en est-on arrivé là ? Comment passe t-on du statut de pâle imitation à celui de star des podiums ?



La naissance » technique » du bijou fantaisie fantaisie remonte au XVIIIème siècle, avec l’invention du verre au plomb puis du cristal à la brillance proche de celle du diamant. Strass, ça vous dit quelque chose ? C’est le nom du joaillier de Louis XIV, Georges Frédéric Strass ( 1700- 1773 ) qui surcharge le verre en plomb et pare le culot de la pierre d’une feuille de métal pour en augmenter la réfraction. Voici pour le faux diamant.
Les pierres de couleur sont simplement fabriquées par addition de colorant au verre.
Les perles ? Un sieur Jacquin invente au XVIIème siècle une décoction d’écailles d’ablettes qu’il baptise » Essence d’Orient » et dont il remplit des perles de verre creuses…. On a beau le parer de noms exotiques, du poisson reste du poisson… Mais jusqu’au début du XXème siècle, on n’a pas mieux.
En 1885, un verrier installé en Bohême, Daniel Swarovski invente une machine à tailler le verre en tellement de facettes et si parfaites qu’on a peine à faire la différence avec les vraies pierres. En 1901, la Chambre Syndicale des Faussetiers ( sic… ) prend le nom de Chambre Syndicale de la Bijouterie de Fantaisie… L’histoire peut commencer…

Collier » Girafe » 1925 créé par Jean Dunand pour Joséphine Baker.
Il a été utilisé pendant deux siècles pour parer les statues des églises, les comédiennes et les catins sans que jamais son potentiel ne soit reconnu, mais après la Première Guerre Mondiale une nouvelle classe sociale apparait, affranchie des valeurs de l’aristocratie, qui brûle la vie dont on a vu qu’elle pouvait être courte : ce sont les Années Folles, la vraie vie du bijou fantaisie commence… la nuit ! Le long sautoir de perles fausses danse le charleston, les bracelets de pacotille escaladent les bras nus. Le bijou fantaisie part en voyage… quand les vrais dorment au coffre !

Jean Painlevé » Seahorse » 1930, bakélite et laiton doré.
Jacques Heim lance pour les bains de mer le collier à boules de plastique, Hermès le bracelet de cuir pour jouer au tennis. Le bijou fantaisie pare la Haute Société, mais on est encore loin de la star des podiums…
Une tendance se fait jour, initiée par des créateurs du monde de l’Art : peintres, sculpteurs ou architectes d’intérieur. Le bijou fantaisie n’est plus seulement décoratif, il se distingue peu à peu du simple enfilage de perles, suit les courants artistiques, se fait sculpture ou peinture en petit, colle aux mouvements Art Nouveau puis Art Déco. Le traitement du pétrole apporte aux bijoux bon marché la bakélite, le celluloïd, qui permettent le moulage de broches figuratives.
Deux créatrices que tout oppose émergent : Gabrielle Chanel dite » Coco » fille de camelots et demi-mondaine et Elsa Schiaparelli, fille et épouse d’aristocrates et d’artistes.
Pour Chanel, seule la valeur ornementale compte : porter un vrai bijou, c’est » porter un chèque autour du cou « . Elle sera la première à dessiner une vraie collection de bijoux fantaisie… copiée sur les merveilles de joaillerie que lui a offert son amant le duc Dimitri de Russie ! Croix de Malte, longs sautoirs de perles : Suzanne Gripoix remplace les rubis et les émeraudes par de la pâte de verre.



» L’Italienne « , quant à elle, veut choquer , provoquer, et s’entoure d’une cour de talents qui s’amusent à lui inventer une gamme de bijoux qu’ils voient comme des manifestes du surréalisme : Cocteau lui dessine une broche en forme d’oeil, Salvador Dali une bouche-bijou à serrer entre les dents, Schlumberger des animaux de cirque, Aragon des boutons cachets d’aspirine…



L’après-guerre sonne la fin des colliers de coquillages dont la vogue durera malgré tout jusqu’en 1955, et prône le retour au luxe, à la splendeur : ce sont les grandes années du bijou blanc. Métal blanc, strass et perles. La Maharanée de Baroda achète chez Roger Jean Pierre des parures qu’elle fait reproduire en vrais diamants une fois rentrée chez elle ! La création est à son apogée avec l’apparition d’une nouvelle race d’artisans : les » paruriers « , ce nom dont on qualifie ces artistes de l’ombre qui accessoirisent les collections, collaborent avec les grands couturiers mais ne signent pas leurs créations . Les bijoux sont simplement marqués » Déposé » ou » Made in France « . Grâce à des ouvrages comme » Les Paruriers » de Florence Müller, on connait mieux les noms de Francis Winter, Roger Scemama ou Georges Desrues. En 1954, Chanel fait son retour et ajoute le nom de Goosens à cette liste de créateurs.
Les usines Jablonex de Tchékoslovaquie nationalisées après la guerre emploient 20000 ouvriers, les usines Swarovski 5000, les ateliers de paruriers de France 10000, la ville de Providence aux USA qui s’est spécialisée dans la bijouterie de faux réalise un chiffre d’affaires annuel de 30 millions de dollars… La fantaisie se porte bien, très bien…



Dans les années 60, les baby-boomers ont 20 ans, de l’argent et un mépris affirmé pour le bon-chic bon-genre de leurs parents. Le prêt-à-porter dame le pion à la Couture, les ateliers des paruriers ferment les uns après les autres… Pierre Cardin et André Courrèges ornent leurs créations Space Age de métal, de plastique noir et blanc Optical Art : exit les pierres et les perles, les sertisseurs et les doreurs sont au chômage… Paco Rabanne, les Américains Whiting & Davies travaillent la cote de maille. Les bijoux sont surdimensionnés , la bague fait son apparition dans les écrins, en » cocktail ring « chez les Américaines, en boule de plastique ou en fleur chez les Européennes. Les créateurs italiens ont la cote, Coppola & Toppo en tête, qui parent leurs mannequins d’énormes créoles, de cascades de perles facettées. L’Américain Kenneth Jay Lane fait un tabac avec ses bracelets émaillés à tête d’animaux. La fin de la décennie voit l’avènement de la mode hippie, » Pablo et Delia » rapportent de Katmandou les perles de bois peintes, le cuir, le poil d’éléphant.



Les années 80 voient l’arrivée des Créateurs, grands et petits, qui insufflent au bijou fantaisie une nouvelle allure grâce à un matériau révolutionnaire, la résine qui permet tout, allège le poids des bijoux, remplace le métal et les pierres, imite à la perfection le bois, le métal doré ou rouillé, les cabochons de pâte de verre. Billy Boy invente sa recette personnelle dans sa cuisine, Wendy Gell mixe figurines de plastique, énormes pierres et mini bouteilles de Coca.
Autre nouveauté : les marques ne se cachent plus sous les fermoirs mais s’affichent à la vue de tous. On veut montrer son pouvoir d’achat comme on exhibait autrefois ses diamants, qui on porte devient aussi important que ce qu’on porte. Ce sont les années des logos surdimensionnés, des bijoux signatures. Les années 90 voient l’avènement des directeurs artistiques des maisons de couture qui marquent d’une empreinte forte le monde du bijou : Isabel Canovas, Christian Lacroix et John Galliano chez Dior créent les bijoux qu’on s’arrache aujourd’hui à prix d’or.



Quel avenir pour le bijou fantaisie ? Le nouveau millénaire s’annonce sombre : le minimalisme de maisons comme Prada ou Armani lui a causé un tort considérable en le supprimant des défilés, le déplacement de la fabrication vers la Chine un mal plus grand encore en appauvrissant la qualité… Les ateliers du Marais ont presque tous disparu, plus aucune pierre si l’on excepte les pâtes de verre de la maison Gripoix n’est fabriquée en France : il suffit de regarder un bijou Lacroix moderne pour mesurer les dégâts… Même les bijoux Chanel n’ont plus la qualité de ceux d’autrefois… Au nom de la rentabilité, du marketing, on a allégé le trempage du métal plaqué or ou le nombre des couches de nacre sur les perles…
Alors vive le vintage et ses collectionneurs qui donnent à ces trésors une nouvelle vie !